La musique de Claude Debussy entre eau, alchimie et physique quantique

La mer de Debussy s’ouvre largement aux yeux et aux oreilles de ceux qui l’approchent, laissant le malheureux en présence d’une étendue aux limites incertaines. Debussy a perçu dans le symbolisme de l’eau un moyen de revenir au principe. La musique n’est que la voix la plus authentique de ce retour. Cette intuition anticipait en fait les découvertes de la physique dans les années qui ont suivi : la nature vibratoire fluide de la matière, l’existence d’une réalité première et ultime qui relie tous les phénomènes.

Claude Debussy et sa perception de la musique

Claude Debussy a vécu et composé à Paris à la fin du siècle, théâtre des plus importantes innovations artistiques et culturelles, mais aussi de ce que l’on appelle la “renaissance occultiste” : il a fréquenté les mêmes lieux où les poètes et les peintres symbolistes rencontraient les mystiques rosicruciens et les épigones de la nouvelle alchimie. Il a ainsi eu l’occasion de s’abreuver aux mêmes racines de la connaissance et d’expérimenter directement, à travers les sons, une vision du monde à la fois physique et spirituelle. L’eau, élément central de sa vie compositionnelle, en est la plus parfaite transposition. Quelle image de l’eau aurait pu influencer Debussy ? Il place la musique dans la nature elle-même : c’est là que se révèle sa pensée la plus authentiquement ésotérique : pour lui, “la musique est une somme de forces éparses” et son origine “est inscrite dans la nature.” Elle se situe donc entre le mouvement sensible des phénomènes et le mouvement vital intérieur, “ne se limitant pas à la reproduction exacte de la nature mais aux liens mystérieux entre la nature et l’imagination.” Dans l’une des définitions les plus hermétiques, Debussy va jusqu’à qualifier l’art musical de “mathématique mystérieuse qui participe de l’infini et préside au mouvement des eaux et au jeu des courbes décrites par les brises changeantes”.

Les origines ésotériques de la musique de Debussy

La musique est à la fois cause et effet d’un mouvement dans la nature des choses : le mouvement phénoménal de l’air et de l’eau que nous percevons avec nos sens n’en est qu’une dérivation. Il est intéressant à ce stade de comparer ces réflexions avec celles de François Jollivet-Castelot, le scientifique de l’époque du compositeur, fréquentant les mêmes sociétés rosicruciennes qui ont marqué une renaissance de la pensée et de la pratique alchimiques. Le fondateur de l’Hyperchimie, dans un texte de 1901, résume ainsi les caractéristiques du Mercure du philosophe : “Mercure symbolise la force vibratoire universelle, le fluide, le principe passif extrême des choses. Aqueuse, elle renferme l’Eau et l’Air, qui tendent sans cesse à y pénétrer.” Si le Mercure-Eau est ” vibration “, comme le dit Jollivet-Castelot, il est aussi son : l’Air, c’est l’élément qui vivifie le son, et qui le conduit en présence de la réalité naturelle et des hommes capables d’écouter. La question la plus importante et la plus chargée de conséquences est donnée précisément par le caractère vibratoire qui caractérise l’élément liquide : non pas un simple mouvement mais une oscillation permanente, cachée au cœur même de la matière et qui par sa nature même est le son. Debussy en a fait un phénomène réel à travers sa musique.

Musique et dynamisme de la matière

Le principe est la vibration, la vibration est le son, le son est la Vie.Ceci nous amène à la présence de la modernité : de nos jours, à travers des métaphores musicales, c’est avec une clarté limpide le regretté professeur Emilio Del Giudice qui a décrit les oscillations de l’énergie au sein de l’eau. La sensibilité du professeur Del Giudice l’a souvent amené à mettre en parallèle la cohérence interne de la dynamique de la matière et la musique : “Les oscillations du champ constituent la musique au rythme de laquelle les molécules dansent collectivement.” C’est la danse de Śiva dans la tradition hindoue, “le flux incessant d’énergie à travers une variété infinie de configurations, se fondant les unes dans les autres.” Pour Del Giudice, il existe un élément privilégié dans lequel il est possible de retrouver l’harmonie interne de la matière, l’élément que déjà Thalès, le premier philosophe, pressentait comme l’origine de la vie et dont Debussy était un chantre dévoué de la maternité universelle : l’eau précisément. “L’eau liquide est reconnue depuis longtemps comme la matrice de nombreux processus, y compris la vie.” Del Giudice nous le rappelle.

La compréhension de la réalité par la musique

“In re immobili, numquam fit sonus.” Dans un monde inerte, il n’y a pas de son. Mais le monde n’est jamais inerte. C’est la science qui nous le dit, niant la possibilité d’une stase totale des particules en fixant le zéro absolu comme point d’arrêt théorique inatteignable ou ouvrant les portes aux harmonies infinies de la théorie des cordes. Et la musique le confirme. Claude Debussy s’est senti investi de la responsabilité de traduire en musique la vie de la matière, le cycle continu de régénération qui voit dans la mort les prodromes de la renaissance, la vibration perpétuelle, le souffle de l’univers. La danse de Śiva, dans son art, ne s’est jamais arrêtée.

De même que nous ne pouvons aujourd’hui comprendre l’existence des particules les plus petites et les plus invisibles que par les traces laissées par leurs collisions, de même la voie ésotérique de Debussy n’est compréhensible que par ce qu’il nous a laissé : c’est dans l’éclat aveuglant de sa musique que son esprit éclairé a laissé son empreinte. “Seuls les musiciens ont le privilège de capter toute la poésie de la nuit et du jour, de la terre et du ciel, d’en reconstituer l’atmosphère et d’en rythmer l’immense palpitation.”